TTS Italia est l’association nationale de la télématique pour le transport et la sécurité. Elle a pour objectif de contribuer à l'amélioration de l'efficacité et de la sécurité du système de transport italien. 

Mme Olga Landolfi est secrétaire générale de l’association depuis 2001. 

MaaS et culture italienne de la mobilité 

 

  • Vous avez publié en 2019 des propositions* pour la Smart Mobility en Italie, comment jugez-vous la dynamique sur ce thème depuis deux ans, et ce malgré la crise que nous avons traversée ? 

 

Tout d’abord, on doit dire que tout s’est un peu immobilisé avec la pandémie. Les projets de recherche et d’expérimentation se sont arrêtés. Mais beaucoup des thèmes que nous avions traités dans ce document de 2019 ont en réalité été repris par le ministère des transports et par le PNRR (plan de relance italien, ndlr), et en particulier celui du MaaS (Mobility as a Service) qui est devenu par la suite le projet « MaaS for Italy ». Le thème du MaaS est un des thèmes que le ministère des Transports s’est approprié et, malgré les changements de gouvernements, qui fait partie des mesures prioritaires à financer dans le cadre de la relance. Nous sommes très contents de cela, notamment « MaaS for Italy » car je pense que personne en Europe n’a un projet de ce genre.  

L’année dernière, nous avons également organisé une conférence et nous avons présenté des lignes directrices pour le développement du MaaS en Italie. Disons que nous sommes très engagés sur cette thématique du Mobility as a Service 

 

  • Pouvez-vous nous parler davantage de « MaaS for Italy » : qu’attendez-vous de cette expérimentation et que pensez-vous que cela pourra apporter à la mobilité en Italie ? 

 

Nous en attendons beaucoup. Tout d’abord, on ne peut pas dire que l’on part de zéro en Italie. Il y a déjà eu plusieurs expérimentations qui ont été réalisées. Par exemple à Turin et dans la région Piémont avec le projet BIP4MaaS, à Venise ou encore à Bologne. Toutefois, il faut comprendre ce que l’on appelle MaaS, car il existe plusieurs écoles de pensées.  

Comme on le sait, le MaaS est un concept de mobilité qui a été créé par Sampo Hietanen qui, avec le ministère des Transports finlandais a mis sur pied ce service de MaaS : en pratique, on s’abonne à un service et, pour le montant payé par mois, on a la possibilité de bénéficier de toute une gamme de services de mobilité (autobus, parking, la voiture en partage, etc.). C’est cela le MaaS originellement. Après, dans le monde, sont nées différentes écoles de pensées. En Italie, nous avons embrassé le concept de la Finlande, dans le sens où nous voudrions qu'il y ait un agrégateur de services de mobilité qui vendrait ensuite des services aux citoyens 

C'est à dire, par exemple, que je m'appelle Trafi, parce que la société française Trafi le fait à Berlin, et j’ai des accords avec tous les opérateurs de transport de la ville, celui qui fait le covoiturage, celui qui opère le transport public, celui qui gère le parking, etc. J'ai tous ces accords et je vends aux citoyens de Berlin le service. C’est ça le MaaS et c’est ce que nous voulons faire en Italie avec le MaaS for Italy : une expérimentation, car ici nous parlons d’expérimentation, c’est-à-dire que ce n’est pas un projet qui restera comme cela pour toujours.   

Aujourd’hui, les 3 villes (Milan, Naples, Rome, ndlr) ont remporté l’appel à manifestation d’intérêt géré par le ministère de l’Innovation technologique (« MID »), qui procède aux accords avec les villes pour pouvoir partir sur cette expérimentation dès juillet 2022.  

Après cette expérimentation, que se passera-t-il ? Nous ne le savons pas, car dans toute expérimentation il peut aussi y avoir des échecs. Si par exemple on observe un échec à Rome sur ce projet, la ville ne le fera pas. Maintenant, dans le cas de Rome, il faut considérer que la ville a un gros rendez-vous prochainement qui est le Jubilé de 2025. Rome doit donc s'équiper pour gérer tous les touristes et pèlerins qui viendront. Le fait d'avoir un MaaS fonctionnel à Rome est une chose très importante car cela nous permettrait de mieux gérer le flux de personnes que nous espérons accueillir.  

Et donc nous attendons beaucoup du MaaS for Italy. Pourquoi ? Car le MaaS for Italy doit nous démontrer que le MaaS en Italie peut exister.  Parce que l’Italie, comme la France, a clairement beaucoup de petites villes touristiques qui attirent beaucoup de monde. Par conséquent, en espérant que nous retournions à nouveau à la « normalité », démontrer que le MaaS peut vraiment fonctionner est un grand avantage pour les villes. Car après les trois grandes villes citées précédemment, d’autres villes plus petites seront sélectionnées. Nous devons ainsi faire une expérimentation sérieuse au niveau national et c'est ça le but de MaaS for Italy.  

 

 

  • L’objctif est donc de faire voir que cela peut fonctionner mais également intéresser… ? 

 

Oui de faire voir que cela peut fonctionner et que cela peut intéresser, mais de voir aussi quels sont les problèmes de fonctionnement. Car dans les ITS en général, et cela la France le sait très bien, le problème n’est pas de type technologique car les technologies existent, mais c’est un problème d'organisation, d'architecture. Et ce parce que, si l’entreprise de transport en commun locale ne veut pas participer au MaaS, le MaaS ne fonctionnera jamais. 

Donc, il faut mettre sur pieds une organisation autour de laquelle toutes les composantes de la mobilité sont d’accord pour participer. Car si tout le monde n’est pas d’accord, le MaaS devient insuffisant, partiel. Maintenant, l’objectif du MaaS quel est-il ? L’objectif du MaaS ce n’est pas seulement de fluidifier le trafic, de rendre les transports efficients, mais il est avant tout de réduire l’impact environnemental. Car si je fais en sorte que les gens, au lieu de prendre la voiture, prennent le bus, et que le bus est électrique ou hybride, j’ai un gros avantage du point de vue environnemental.  

Personnellement, je suis co-présidente d’un important groupe de travail qui s’appelle « ITS for Climate », qui permet de faire comprendre quelles sont les technologies et les applications et systèmes qui ont un impact majeur pour la réduction de l’empreinte environnementale. C’est très important car en Italie, si dans une ville on dépasse les limites consenties en termes de pollution, la ville s’arrête. Le maire doit bloquer les voitures et il doit le faire pour des raisons législatives. Pour cela, le discours de l’impact environnemental est fondamental. Et le MaaS peut être une aide utile en ce sens.  

L’apport du MaaS et de la Smart Mobility ce ne sont pas seulement les trottinettes électriques et les bicyclettes. Les villes font également face à de gros problèmes de sécurité routière. Certains utilisateurs de trottinettes électriques sont même morts récemment. Il faut donc faire attention à son utilisation et ce n’est pas aussi facile car, en Italie, ce n’est pas comme aux Pays-Bas par exemple, où il y toutes ces voies réservées et feux pour la circulation des vélos. Non, nous nous sommes dérégulés de ce point de vue, nous ne sommes pas encore matures.   

 

  • La culture est en effet une culture de mobilité avec la voiture personnelle et pas encore une culture de mobilité intégrant réellement les alternatives présentes dans le MaaS… 

 

Exactement. Et on doit dire que les voitures italiennes ne sont pas toutes récentes. On voit des voitures qui ont vingt ans et qui ont des caractéristiques environnementales qui sont absolument insuffisantes aujourd’hui : Euro 0, Euro 1…Nous avons ici à Rome toujours des voitures Euro 1 qui circulent. Donc qui est-ce qui s’achète une voiture électrique aujourd’hui, peut-être quelques personnes, mais en tout cas ce sont ceux qui ont de l'argent. Ceux qui n’ont pas d’argent achètent une voiture d'occasion qui est Euro 1...  

Donc premièrement nous avons un parc de vieilles voitures. Ensuite, le concept de propriété de la voiture est encore très fort, parce que nous avons été la nation de la Fiat pendant cinquante ans, une nation où l’entreprise automobile était la plus grande entreprise d’Italie. Donc c'est une question de culture.   

Il faut aussi considérer que l’Italie est un pays où la moyenne d’âge est élevée, soyons clairs. L’âge moyen est de plus de cinquante ans. Ce sont donc des gens qui n'ont pas forcément le sens du « sharing », mais qui ont le sens de la propriété du véhicule, car l’auto est un symbole. Par conséquent, avec ces mentalités, il est très difficile de faire partir la culture du « green », il est très difficile de parler de Smart Mobility.  

Et nous parlons de Rome ou de Milan, pas de Catanzaro ou de Naples, ou encore de Palerme, où ce sont des choses qui n’existent pas. Il y a un très gros effort, et ce n'est pas un hasard si Naples a été l'une des trois villes choisies pour le MaaS for Italy, parce qu’il s’agit d’un gros défi pour le Sud (du pays). Il existe en effet l'idée que Naples est une ville où les gens conduisent sans aucune règle. Et là arrive le MaaS ! Le défi est donc immense, parce qu’il s’agit de changer les mentalités, là où à Naples les gens conduisent leur scooter sans casque par exemple. C’est-à-dire que, soit nous partons pour changer la mentalité des gens, soit nous ne partons dans aucune direction. 

 

  • Nous avons parlé de la réduction des émissions, des thématiques culturelles, mais quelles autres problématiques et enjeux existent en Italie sur les thèmes de la mobilité ? 

 

Alors, le plus important enjeu, comme je l’ai dit avant, il est d’ordre organisationnel. Car je le répète, les technologies existent. Mais mettre ensemble beaucoup d’acteurs différents, chacun avec ses besoins, avec ses caractéristiques mais aussi avec ses spécificités représente un vrai défi.  

Le monde des transports en commun locaux est un monde très conservateur. Ils ne sont donc pas très ouverts à l’innovation, ils doivent avoir un manager avec une vision « futuriste » pour pouvoir se développer et investir dans l’innovation.  

Et allez convaincre ces gens qui ont encore le ticket sous format papier, et leur parler de MaaS, d'innovation …Je ne parle pas de Milan, de Rome, mais de petites villes, qui n’ont pas la mentalité pour faire ces changements.  

En revanche, une ville très innovante au Sud, c’est la ville de Bari qui a fait un projet de MaaS nommé M.U.V.T (pour Mobilità Urbana Vivibile e Tecnologica, ndlr), l'un des premiers exemples de MaaS en Italie. Et ce parce que Bari est une ville qui a un maire très brillant, qui croit en ces thématiques. Sala également (le maire de Milan, ndlr) y croit beaucoup. Et nous maintenant nous avons Gualtieri (maire de Rome depuis 2021, ndlr) qui y croit beaucoup aussi. Il y a des maires qui croient beaucoup à l’innovation, mais je répète c’est un problème organisationnel, ce n’est pas technique.  

Lire la partie 2 de l’interview pour davantage d’éléments sur les principaux projets d’ITS et enjeux liés en Italie, ainsi que sur l’entrée d’une entreprise étrangère sur le marché italien 

 

*en particulier au sujet de l’amélioration de la sécurité routière, d’une logistique plus efficiente, de la réalisation des services MaaS, de l’amélioration de la mobilité urbaine et extra urbaine et du développement de la smart road, des systèmes coopératifs et des véhicules autonomes