TTS Italia est l’association nationale de la télématique pour le transport et la sécurité. Elle a pour objectif de contribuer à l'amélioration de l'efficacité et de la sécurité du système de transport italien. 

Mme Olga Landolfi est secrétaire générale de l’association depuis 2001. 

Principaux projets d’ITS et enjeux liés en Italie, entrée d’une entreprise étrangère sur le marché italien 

 

  • Nous avons parlé principalement du MaaS , mais le constat des enjeux est-il le même si nous parlons des ITS en général ? 

 

Oui, oui, le constat est le même pour les ITS en général.  

Il y a une autre criticité. Dans ma carrière, j'ai travaillé dans l'agence pour la mobilité de Rome, j'étais responsable de la salle de contrôle du trafic. Un autre gros problème, c’est la formation. Dans le sens où nous n'avons pas de jeunes qui étudient ces thématiques, et nous avons donc un problème de ressources.  Il n’y a pas de gens qui savent travailler sur ces thématiques, c’est un problème de type formatif, d’instruction, d’universités. Et c’est une question qu’il faudrait poser aux universités : quand est-ce que vous mettrez en place un cours sur ces thématiques ? Il n’y en a pas et donc il y a un gros problème de transfert de compétences. Si je prends l’exemple de Rome : dans l’agence pour la mobilité, « Roma Servizi per la Mobilità », l’âge moyen est de 50 ans.  

Cela comporte que les agences publiques ou les communes, dans le cas des petites villes où il n’y a pas d’agence de mobilité contrairement à Rome ou Milan, sont « esclaves » des fournisseurs. Et cela ne peut pas exister. Car si le fournisseur dit « stop » et va travailler ailleurs, l’agence publique s’arrête en conséquence.  

Je fais un exemple concret : il y a quelques années nous sommes allés à une conférence à Cagliari, en Sardaigne, et il y avait le directeur de l'agence locale de transports publics de Sassari, qui disait « j’ai dépensé 3-4 millions d'euros pour le système de billettique électronique, le système n'a jamais fonctionné et personne ne sait le faire fonctionner. L’entreprise qui l’a mis en place est partie et j’ai dépensé cet argent en pure perte. Et je suis toujours avec le ticket papier ». Voilà le problème, si vous n'avez pas de formation, si vous n'avez pas de compétences, vous ne pouvez même pas gérer le fournisseur. 

Et quand on n’arrive plus à gérer les fournisseurs, on ne passe même plus les appels d’offres. Si je ne comprends plus rien et je ne fais plus rien, par conséquent, cela signifie qu'il y a beaucoup d'entreprises italiennes, françaises et anglaises, etc. qui n’ont pas d’opportunités.  Et du fait qu’ils ne comprennent plus rien, ils ne s'impliquent pas dans cette thématique et ne dépensent peut-être pas l'argent, car c'est un autre gros problème en Italie, l'argent n'est pas dépensé 

 

 

  • L’argent n’est pas dépensé également pour des raisons de bureaucratie ? 

 

Bien sûr, mais c’est la même chose. La bureaucratie et l’ignorance, ce sont les mêmes choses.   

Je vais vous donner un exemple concret : les fonds européens. Si une commune X n’a pas les compétences pour rendre compte de l'argent à dépenser, en conséquence, la commune ne voudra même pas de cet argent car elle ne saura pas quoi en faire.  Les communes renoncent aux fonds car il n’y a pas la compétence pour rendre compte des dépenses, s’il s’agit de fonds européens. Et donc le problème de la compétence est très important. 

 

  • Nous avons parlé des enjeux en matière de transformation de la mobilité en Italie. Quels sont en revanche les projets innovants qui sont en cours en Italie ? 

 

Il y en a beaucoup.  

Par exemple, il y a toute une série de projets qui se font dans le cadre d’un grand programme appelé « Pon Città metropolitane », qui sont des projets concernant la gestion du trafic et la gestion du transport public local 

Il y a également les projets qui concernent le domaine des autoroutes. Par exemple, toute la partie du C-ITS (Cooperative Intelligent Transport Systems and Services, ndlr), où il y a plusieurs projets qui sont financés dans le cadre du CEF, « Connecting Europe Facility », et qui concernent en particulier l’autoroute du Brenner, de la Vénétie, du Piémont, etc. Et puis il y a l'énorme projet du Smart Road porté par Anas (gestionnaire d’autoroutes, ndlr). En particulier, ils travaillent pour les Jeux olympiques de Cortina, pour la mise en œuvre de la route intelligente.  

Il y a d'autres projets qui ne concernent pas seulement le transport de passagers, mais aussi le transport de marchandises. Par exemple, les projets qui concernent les ports, c'est-à-dire l'optimisation des opérations portuaires, qui est une chose très importante. Nous pensons à des ports comme Gênes, comme Trieste. Le port de Trieste est en effet un port extrêmement innovant de ce point de vue et est impliqué dans un grand projet de 20 millions d’euros qui s’appelle Fenix, et qui est géré par le ministère des transports. Ce projet concerne la numérisation des opérations portuaires. Et il faut dire que nous sommes un pays dans lequel les ports sont fondamentaux. Un autre port très innovant qui travaille également sur ce sujet, et pas seulement la numérisation des process mais aussi sur les véhicules autonomes dans l’environnement portuaire, c’est le port de Livourne.  

Ce thème du véhicule autonome est un thème très important, parce que par exemple toute une série d’expérimentations sont opérées à Turin actuellement. Comme organisme de référence pour les ITS nous participons à des projets européens et, il y a quelques jours, nous avons remporté un projet (le projet « Show », ndlr) qui concerne une expérimentation de véhicules autonomes à Turin.  

Donc si on résume, les thèmes importants sont : le véhicule autonome, tout le discours des Smart Road, tout ce qui concerne le C-ITS, qui n’est pas Smart Road et est plus avancé que la Smart Road, le MaaS et aussi tout ce qui concerne la gestion du trafic 

La gestion du trafic est en effet un thème très important. A Palerme, ils sont actuellement en train de mettre en place un système de gestion du trafic avec la gestion du transport public local.  

Et un autre thème qui est toujours très important en Italie, c’est le thème de la billettique électronique dans le transport public local, tout ce qui concerne le billet intégré pour les transports (avec une seule app on peut payer le métro, le bus, etc.). Par exemple, Milan et en particulier la Lombardie, de ce point de vue, est vraiment bien positionnée. La billettique électronique est un thème sur lequel beaucoup de villes italiennes sont engagées. 

Ce sont ces thèmes qui sont « chauds » en Italie, sur lesquels il y a des fonds, et sur lesquels aussi bien le ministère de l’Innovation que le ministère des Transports ou encore le ministère de la Transition écologique mettent de l’argent.  

 

  • Nous avons évoqué les différences entre Nord et Sud. Ce gap en termes d’infrastructures nous la retrouvons également sur les projets ITS ? 

 

Oui, exactement, mais disons qu’il ne faut pas faire de généralités. Comme je l'ai dit, il y a des villes dans le Sud qui sont très avancées, et j'ai mentionné Bari précédemment. Et il y a d’autres zones qui sont en retrait, la Calabre, etc.   

Naples commence à être avancée, parce qu’il y a un grand intérêt, parce que la ville a remporté des projets et que c’est une ville qui veut expérimenter. Aussi parce que c’est une ville très touristique donc il y a intérêt à aller de l’avant.  

En revanche il y a des régions peut-être un peu moins avancées, qui peuvent être la Calabre ou la Basilicate, ou même la Sicile. Il y a des villes comme Messine ou Catane, qui devraient être un peu plus intéressées.  

 

 

  • Une question liée à l’actualité : qu’est-ce que la guerre et la crise que nous traversons pourraient changer en Italie ? 

 

Disons donc qu'il est clair que nous parlons de questions qui sont un peu en dehors de nos secteurs, mais dans le malheur de cette terrible guerre, qui n'a aucun sens, ce pourrait être un point de départ pour investir dans des technologies alternatives, d’autres modes de produire de l’énergie.   

Nous avons malheureusement été, disons, enfants « malheureux » du référendum sur l'énergie nucléaire des années 1980 qui a été une catastrophe parce que, par exemple, la France a ses centrales nucléaires à la frontière de l’Italie et donc il n’y a pas de sens que nous n’ayons pas les nôtres… Donc d’un point de vue énergétique, cela pourrait être un stimulus pour chercher des sources alternatives. Clairement, la mobilité est impactée de manière secondaire. Il est clair cependant que si l’essence ou le diesel augmentent de manière folle, les gens se déplaceront à pied ou quasiment.  

Une autre chose qu’il faut dire en dehors de cela, c’est que le modèle de mobilité a changé. Avant il y avait le modèle maison-travail. Maintenant, avec la pandémie, ce modèle n'existe plus parce que les gens ne viennent plus au bureau, ou bien ils y vont 1-2 fois par semaine. Et moi je ne suis pas favorable à ce que les gens retournent tous les jours au bureau, car cela pourrait impacter la mobilité d’une manière positive, du fait qu’il y aurait moins de personnes sur la route.  

L’impact du télétravail est important, cela fait prendre conscience qu’il faut réguler la mobilité. Par exemple, il y a tout le thème des Mobility manager, qui était une profession peu considérée avant et qui maintenant doit réellement organiser la mobilité vers et depuis l’entreprise.  

 

  • Pour finir, quel conseil donneriez-vous à une entreprise française qui souhaiterait entrer sur le marché italien des ITS ? 

 

Je citerais l’exemple de la société française Ubitransport, qui nous a contactée et est devenue membre de notre association et a donc clairement toutes les informations que nous donnons à nos membres pour pouvoir entrer sur le marché. Ce qui est important, c’est que, pour entrer sur un marché étranger il faut aussi être informé sur comment fonctionne ce marché, sur les opportunités du marché et de faire aussi des partenariats avec des sociétés italiennes (dans le cas de l’Italie).  

Je sais que beaucoup de sociétés italiennes seraient très heureuses de faire des partenariats, avec des sociétés françaises par exemple. C’est intéressant pour les entreprises italiennes également de mieux connaitre le marché français, c’est un échange. Mais pour faire des partnerships il faut connaitre les sociétés, et c'est pourquoi votre travail a du sens mais aussi le nôtre.  

En résumé, pour rentrer sur n’importe quel marché, pas seulement en Italie, il faut commencer par comprendre comment le marché fonctionne. Et donc comment faire pour le connaitre ? en prenant un commercial en Italie par exemple. C’est important d’avoir le commercial en Italie, car ce n’est pas dit que les interlocuteurs parlent anglais ou français. S’adresser à une municipalité, si vous ne parlez pas italien, vous n’allez nulle part. Les gens ne parlent pas anglais ni français et donc ne vont même pas vous recevoir. Il est donc très important de parler italien. 

Par exemple, nous avons beaucoup d’entreprises israéliennes qui sont très actives sur le marché en ce moment. Ces sociétés ont des commerciaux en Italie, qui vont rencontrer les communes pour présenter leur solution. Et ces sociétés commencent à faire du business en Italie. Une de ces sociétés est l’entreprise israélienne Movit, qui a un commercial italien qui va partout. Il est donc important de se lier à quelqu’un qui connait le marché et de parler l’italien.  

C’est la même chose en France où je pense que dans les petites villes, tout le monde ne connait pas l’anglais.